L’un des sports préférés des élus du Parti Socialiste, surtout lorsqu’ils se trouvent être dans l’opposition comme en ces années de sarkozysme, c’est de se chercher noise entre eux. On s’invective, on se scandalise, on vocifère et on s’indigne, tout cela dans une joyeuse ambiance de cour d’école, mais sous les ors de l’Assemblée ou du Sénat, et payé par nos impôts. Avant l’ère numérique, les socialistes aimaient régler leurs comptes par journaux interposés (Le Monde et le Nouvel Obs étant leurs bacs à sable préférés), et dans des émissions radio ou TV. L’avènement d’Internet leur a fourni un nouveau média pour agrandir leur terrain de jeu, et c’est désormais aussi à travers leurs blogs que les grands enfants du PS se crêpent le chignon.

Le cancre Mélenchon, blogueur depuis 2004, vieil habitué des polémiques, et passablement revigoré par la couverture médiatique dont il a fait l’objet ces derniers temps à cause de ses positions sur la Chine, se trouve une fois de plus au centre de l’une de ces querelles improbables dont les socialistes ont le secret. Cette fois, il s’agit d’un discours sur les langues régionales tenu au Sénat le 13 mai dernier (le texte est disponible sur le site du Sénat). Comme souvent, Mélenchon ne mâche pas ses mots et n’a pas peur de muscler son discours avec des comparaisons venues de très loin, rappelant par exemple que le dictionnaire du breton unifié de 1942 a été écrit par un collaborateur des nazis.

Ce discours n’a pas plu à tous ses collègues, surtout Bretons. Ni une ni deux, le député (PS) du Finistère Jean-Jacques Urvoas saisit son ordinateur et embroche virtuellement son collègue sur son blog dans un billet intitulé Butor, billet repris en intégralité par le journal Le Télégramme de Brest :

Voilà un élu qui n’honore pas sa fonction. [...]

Dans cette subtilité qui n’appartient qu’à lui, et qu’heureusement personne ne songe à lui disputer, il vient d’émettre un jugement à l’emporte-pièce dont il est certes coutumier, mais qui ne le rend pas pour autant recevable. [...]

Que répondre à ce tissu d’insanités sinon que ce petit monsieur, à dessein ou non, confond langues et dialectes, que le breton unifié n’a pas plus de raison d’être marqué au fer rouge de la collaboration que la fête des mères [...]

Jean-Luc Mélenchon, bien loin de mettre de l’eau dans son vin suite à ses propos, lui répond quelques jours plus tard via son blog :

Le montage de mes propos (avec guillemets mensongers à l’appui) est d’une telle malveillance et si manipulatoire qu’il me paraît extrêmement révélateur d’un état d’esprit. [...]

Ces propos et les mots utilisés pour me désigner ont une tonalité nauséabonde. [...] Je trouve également très significatif le contenu et le ton sur lequel sont faits les commentaires des violents qui approuvent ses propos alors même qu’ils ont eu le moyen de vérifier eux-mêmes l’inanité du montage d’Urvoas en allant vérifier mes propos sur le site du Sénat. Je recommande la découverte de ce visage du folklore local de la haine ethniciste.

Au-delà de ces disputes politiciennes éternelles, et sans juger le fond de la polémique, il est intéressant de voir que les blogs d’élus sont aujourd’hui un outil de communication à part entière, et que la presse n’hésite plus à reproduire des notes publiées sur ces supports.

Illustration de Caricatures-sarkozy.com

On a beaucoup entendu parler, ces dernières semaines, de Jean-Luc Mélenchon à propos de sa position sur le dossier sino-tibétain, qui se situe sinon à rebours, du moins en fort décalage par rapport à l’opinion française dominante telle qu’elle est relayée par la majorité des médias et des politiques. Le sénateur PS a eu l’occasion de s’exprimer dans des émissions de radio et de télévision, ainsi que par le biais d’un long billet sur son blog, lequel blog figure parmi les plus fréquentés de la sphère politique française. J’ai souligné lors de deux précédents billets que Jean-Luc Mélenchon était assez au fait d’Internet, non seulement par son utilisation, mais aussi par sa compréhension du rôle de ce nouveau média.

Il a publié hier un nouveau billet pour raconter l’écho considérable qu’a eu son premier article sur la Chine, qui aurait suscité près de 2500 commentaires et 1500 réactions par mail. Probablement une record pour un blog d’homme politique français. La médiatisation de ses propos dans les médias de masse a certainement contribué pour grande partie à cette audience, mais la blogosphère a aussi abondamment cité son article. Jean-Luc Mélenchon est renforcé dans sa conviction que le blog est un outil d’expression “hors du commun”:

Je milite depuis assez longtemps, j’ai utilisé tant de vecteurs d’expression, que je peux mesurer l’apport de ce nouvel outil. Quelle merveille ! Il produit une capacité de propagation, et de mise en lien des protagonistes d’une discussion, sans précédent et sans équivalent. [...]
Un grand nombre de commentaires exposent une analyse. C’est cela le plus précieux. Bon nombre d’entre elles m’ont permis de corriger ou d’adapter mes arguments à l’occasion des passages audiovisuels.

Pour faire suite à mon billet sur la position du sénateur Jean-Luc Mélenchon vis-à-vis de l’importance d’Internet dans la vie politique, voici un extrait d’un article paru dans La Croix du 3 avril :

Mathieu Castagnet : A l’heure d’Internet, l’art du discours n’a-t-il pas perdu de son importance en politique ?

Jean-Luc Mélenchon : Au contraire, chaque nouveau moyen de communication renforce l’existant. La télévision n’a pas effacé le texte, le libelle, l’éditorial fulgurant, la note assassine. Internet et les nouveaux moyens de communication ne tuent pas plus la parole. Cela donne au contraire aux discours un caractère plus exceptionnel, ce qui fait que les piètres orateurs sont plus mal jugés qu’autrefois. Les gens se disent qu’il aurait mieux fait de distribuer un texte ! Un discours, cela doit être interprété, avec un rythme, des inflexions, une force charnelle. Être bon orateur est un « must », une dignité, un magistère.

Ces deux dernières prises de parole montrent que Jean-Luc Mélenchon a une analyse pertinente du rôle et des enjeux de ce nouveau média, car il saisit fort bien l’utilité et les mutations qu’Internet entraîne dans les domaines de l’information et de la politique. Ce qui n’est pas le cas de tous les hommes politiques de sa génération, loin s’en faut. Pour autant, c’est sans langue de bois qu’il met en garde contre l’enthousiaste sans limites de certains supporters du web : le militantisme online par un simple clic, comme le “journalisme citoyen”, ne remplacent pas l’engagement politique réel, ni le travail des journalistes professionnels.

La semaine dernière, le sénateur PS Jean-Luc Mélenchon était l’invité de “Parlons Net“, émission hebdomadaire réunissant plusieurs titres de la presse Internet dont France Info, Lefigaro.fr, Rue89 et Marianne2.fr. Diffusée en direct sur France Info, l’interview était également filmée. Dans la dernière partie de l’entretien, Jean-Luc Mélenchon était interrogé sur son usage du web en politique. Une vision assez intéressante de la part de cet homme politique old school, dont la réputation de franc-parler n’est pas usurpée.

Le sénateur entretient un blog assez consulté (30 000 visiteurs par mois) et possède un profil Facebook avec plus de 300 amis. Il a pris goût à l’écriture en ligne, même s’il avait au départ une certaine réticence à se mettre en avant personnellement plutôt que ses idées. Aujourd’hui, cet espace lui permet d’augmenter sa surface d’expression en contournant les médias traditionnels, bien qu’il se fasse “beaucoup engueuler” par les internautes. Sur Facebook, il fait partie de groupes aussi éclectiques que “Contre le rapprochement de la gauche et du MoDem”, “Pour que le coyote attrape enfin cet enfoiré de bip-bip” et “Les révolutionnaires français avaient la classe”.

Concernant le militantisme online, il affiche ses réserves. L’engagement politique sur le web par un simple clic lui semble constituer une dérive : “ils appuient sur des boutons et ils croient qu’ils font quelque chose”.

A l’égard des “journalistes citoyens” auto-proclamés de la blogosphère, il est également assez méfiant. Pour Jean-Luc Mélenchon, “ce n’est pas vrai que tout le monde peut être journaliste”, c’est un métier à part entière. De plus, la diffusion instantanée de rumeurs et de petites vidéos telles que celle du “Casse-toi pauvre con“, ou du off de Rachida Dati lui semble dangereuse, obligeant les politiques à surveiller en permanence chacun de leurs propos, qui deviendraient ainsi des politiciens “lisses” et “lyophilisés”.