fév
16
La vidéo s’est échappée de Cuba et elle a fait le tour du monde par Internet : le 19 janvier, des étudiants cubains ont posé des questions inhabituellement critiques à Ricardo Alarcon, chef du Parlement cubain, devant 200 de leurs camarades lors d’un meeting à l’Université des Sciences Informatiques (UCI).
La scène montre un premier étudiant, Alejandro Hernandez, remettre en cause ouvertement le système anti-démocratique des élections législatives : “L’autre jour, je regardais la liste des candidats aux élections législatives et leur biographie, et je me suis demandé : “Qui sont-ils ? D’où ils sortent ? Je ne les connais pas !” On nous demande de voter de façon unie, mais ce n’est qu’une hypocrisie de la liberté, ce n’est pas du communisme, ce n’est pas du socialisme !”.
Poursuivant sur la lancée, un second jeune homme, Eliecier Avila, qui a noté ses questions sur un petit cahier, lance à son tour : “Pourquoi le commerce intérieur a-t-il migré vers le peso convertible alors que nos travailleurs et nos agriculteurs touchent leur salaire en monnaie nationale, dont le pouvoir d’achat vaut 25 fois moins ?”. Et d’enchaîner en demandant pourquoi les Cubains n’ont pas le droit de se rendre dans certains hôtels réservés aux touristes, ni voyager librement : “Pourquoi le peuple cubain n’a pas le droit de s’héberger dans les hôtels et de voyager à l’étranger ? Je veux aller en Bolivie là où est mort le Che, pourquoi je n’ai pas le droit ?”. Les interrogations se succèdent, abordant même l’inefficacité notoire de certains ministres, et l’accès restreint à Internet pour les habitants de l’île.
Le chef du Parlement en reste littéralement scotché, et ne parvient pas à satisfaire son auditoire avec les réponses habituelles du Parti. Le summum du comique est atteint lorsque, pour justifier la restriction de la liberté de voyager, il rétorque: “Mais si tout le monde, si les 6 milliards d’habitants de la planète pouvaient voyager où ils voulaient, l’embouteillage aérien serait énorme !”.
La scène ayant été filmée, elle s’est aussitôt répandue clandestinement dans toute l’île, et a fait le tour du monde par Internet :
Mais bien que la presse cubaine, aux ordres du pouvoir, ne parle pas de l’événement, le gouvernement prend la mesure de la diffusion de cette vidéo, et prépare une riposte. Le 8 février, le fils du vice-président cubain vient chercher Eliecier Avila dans sa province pour le ramener à La Havane. Ses proches craignent un temps qu’il n’ait été arrêté, mais quelques jours plus tard, il réapparaît dans une vidéo publiée sur le site officiel du Parti Communiste. Il s’agit d’une interview en deux parties, dans laquelle l’étudiant dénonce une “manipulation médiatique” et dément qu’il ait voulu critiquer le gouvernement. Il déclare : “En voyant la rapidité avec laquelle s’est repandue l’information, et le nombre d’articles qui ont été publiés à mon sujet, je me suis rendu compte de l’ampleur de la guerre médiatique. Je me suis senti impuissant. J’aurais voulu dire que tout cela n’était qu’un mensonge”. Dans la seconde partie de l’interview, son camarade Alejandro Hernandez affirme que la diffusion de la vidéo de l’université était une “manipulation criminelle”.
Intervenant juste avant la convocation de la nouvelle Assemblée le 24 février, cet événement montre que la jeunesse cubaine aspire maintenant à plus de liberté. Et c’est une preuve de plus qu’Internet devient un média incontournable dans la vie politique, en tentant même de s’inviter dans l’un des régimes les plus fermés du monde.
